L’histoire de Bali en revue rétrospective


Histoire et homme de Bali

Mieux vaut mourir que se soumettre


Bali possède une longe histoire des relations ambivalentes avec le monde extérieure. Commerçants et envahisseurs s’y sont succédé tout en apportant des influences indienne, chinoise, arabe, javanaise et européenne. Avec un talent exceptionnel, néanmoins, les Balinais ont absorbé et tissé ces différents apports au sein d’une culture unique si bien qu’il est très difficile de distinguer ce qui est d’origine locale ou étrangère. Tout au long de l’histoire de Bali, les Balinais se sont toujours férocement battus pour leur indépendance, préférant souvent la mort à la reddition. D'ailleurs, l’histoire de Bali s’est également faite de rivalités internes. Au cours des siècles, des royaumes rivaux se sont opposés pour le contrôle de richesses naturelles et la maîtrise du pouvoir symbolique et religieux. Aujourd’hui, après trente ans de gouvernement centralisé d’un régime autoritaire, les autorités locales ont repris le pouvoir, et la société civile commence à se faire entendre. Pourtant, les amoureux de Bali craignent que l’île ne soit à vendre.


L'indianisation de Bali

Un commerce, direct ou indirect, était déjà établi avec l'Inde il y a quelque 2000 ans, pourtant Bali ne subit l'influence indienne qu'au VIIIème siècle, durant l'âge d'or du royaume hindou-bouddhiste de Sriwijaya, basé à Sumatra. Il semble que certains dirigeants balinais aient choisi d'adopter des éléments du système politique et religieux indien pour renforcer leur pouvoir et leur prestige.

Premiers royaumes et influences javanaises

Des édits en bronze du IXe dépeignent une économie balinaise prospère. Les surplus générés par une agriculture diversifiée facilitent le développement de groupes d’artisans spécialisés : peintres, sculpteurs, tisseurs, forgerons, musiciens, danseurs, etc. Dans cette société hiérarchisée, les rois règnent la main dans la main avec les prêtres sous l'autorité centrale de Sri Kesari Warmadewa, le premier roi de Bali que l'on connaisse. Les cours royales qui servent des centres religieux et politiques se trouvent dans le centre de l’île vers les sites actuels de Pejeng et Goa Gajah. Les cultes hindoue, vishnouiste et shivaïte, sont pratiqués parallèlement au bouddhisme, mêlés avec aspect tantrique. Les communautés villageoises prennent part à des danses, des orchestres, et des spectacles de marionnettes, organisés par les cours royales et inspirés par les grandes épopées indiennes comme le Rāmāyana et le Mahābhārata. A la fin du Xe siècle, l’influence de Java se fait plus puissante. C’est probablement à cette époque que le légendaire prêtre Mpu Kuturan, venu de Java, aurait instauré le système tripartite des temples balinais, que l’on trouve aujourd’hui dans tous les villages.
Le temple de Goa Gajah, l′ancien monastère bouddhique de Bali


L'ère de Majapahit

Durant les siècles suivants le royaume de Majapahit, basé à Java-Est, prospère grâce à la culture du riz. Il prend le contrôle du commerce maritime de l’archipel et domine ses voisins. En 1343, les troupes de Majapahit du vizir Gajah Mada envahissent Bali, écrasent une féroce résistance locale et installent une cour à Samplangan près de Gianyar et puis déplacée à Gelgel près de Klungkung. Dans les montagnes, certains villages parviennent néanmoins à conserver leur indépendance. On les appelle aujourd’hui Bali Aga.

La culture de Java va transformer Bali. C'est de cette période que datent le syncrétisme des cultes bouddhique et shivaïte, les concepts architecturaux et le system de caste. La danse et le théâtre s'inspirent de modèles et récits javanais, tout comme la peinture qui sont influencées par le théâtre d'ombre de marionnette (wayang kulit).
Dès la fin du XIVe, Bali semble recouvrer son indépendance. Affaibli par des rivalités internes, le royaume de Majapahit perd alors de son pouvoir. Sur la côte nord-est de Java, des communautés marchandes musulmanes se transforment en États puissants, dont celui de Demak, qui peu à peu éclipsent le Majapahit.


L'âge d'or de Bali

Sumatra et Java se convertissent à l'islam. Cependant, l'aristocratie, les artistes et les lettrés qui refusent la nouvelle religion s'installent à Bali, inaugurant une ère de splendeur considérée comme l'age d'or de l'île. Cette vision de Bali comme refuge d'un hindouisme éclairé fuyant l'islam est aujourd'hui sujet à controverse, mais elle reste un mythe fondateur de l'identité balinaise.

Au XVIe siècle, le royaume balinais de Gelgel étend son influence jusqu'à Java-Est, Lombok et Sumbawa. On assiste à une véritable renaissance de l'art, des lettres et de la religion, portée par le prêtre réformateur Danghyang Nirartha, qui serait venu de Java-Est à Bali vers 1540. Pour contrebalancer l'islam monothéiste, Nirartha renforce l'hindouisme balinais sur l'existence d'un dieu unique au-delà de la multiplicité du panthéon balinais. Il est considéré comme l'inspirateur du Brâhmana Siwa, le principale confrérie de prêtres de Bali. Architecte brillant, il a entouré l'île d'une série de temples protecteurs, comme ceux de Tanah Lot et d'Uluwatu.
le temple célèbre de Tanahlot, Bali


Le règne des marchandes d'esclave

A partir du XIIe siècle, les Européens commencent à dominer l’Asie du Sud-Est. Bali devient le centre d’un trafic d’esclaves qui s’étend à tout l’archipel indonésien. De 1620 à 1830, pas moins de 100 000 esclaves sont envoyés de Bali vers Batavia (Jakarta). Ils étaient originaires de Lombok, Sumbawa, Sumba et bien sur de Bali. Les princes balinais vendent leurs créanciers, opposants politiques et prisonniers de guerre, qui servent de soldats et de main-d’œuvre pour les Hollandais. Ce commerce dérange la stabilité politique de l’île. Bali devient alors un écheveau instable de royaumes se livrant des guerres incessantes.
Bénéficiant de son port sur ​​la côte nord et enrichie par le trafic d’esclave, Buleleng ont augmenté au pouvoir en envahissant Blambangan à l'est de Java en 1691. Par ailleurs, le roi de Karangasem ont commencé à occuper Lombok en 1740, tandis que Blambangan passa sous le contrôle de Mengwi pour l'ensemble du XVIIe siècle. En 1840, les hollandais ont obtenu la soumission successive de chaque potentat indonésien, mais les rois balinais résistent reconnaissant que verbalement la suzeraineté hollandaise mais refusant de signer tout accord formel. Le point culminant de la discord entre les Hollandais et les Balinaise fut le droit de la mer.
Le droit international n’accepte pas tout droit de sauveteurs pour récupérer les cargaisons coulés - c'était un piratage. Pour les Balinais, c'était une récompense pour sauver le navire et l'équipage. Le conflit de ce cas à Buleleng donne les Hollandais un prétexte pour attaquer le Nord de Bali. En 1849, les Hollandais ont enfin pris le contrôle du Nord et de l’Ouest de Bali.

Resister jusqu'au but

Dans les années 1840, après leur succès de la guerre de Java, les Hollandais obtiennent la soumission successive de chaque potentat indonésien. Les rois balinais résistent. Ils acceptent verbalement la suzeraineté hollandaise, mais refusent de signer tout accord formel. En 1894, les Hollandais parviennent à prendre le contrôle de Buleleng, puis Jembrana dans l’Ouest de l’île. Au fil des années, ils soumettent un à un les royaumes balinais affaiblis surtout par des conflits internes. En 1906, les Hollandais débarquent à Sanur et attaquent Badung dans le sud de Bali. Armés de kriss et de lances, es Balinais n’ont aucune chance face aux fusils hollandais, alors que la reddition est hors de question.

Les hollandais sont choqués de trouver subitement une procession d’hommes, de femmes et de prêtres tous en blanc courants en silence vers eux. Parvenus à quelques mètres de Hollandais, ils retournent leurs armes contre eux-mêmes dans une orgie suicidaire. Hommes et femmes se poignardent réciproquement achevant les blessés, tandis qu’un prêtre récite des mantras pour accompagner ces âmes nobles au paradis de Vishnou. La colonisation balinaise s'achève dans un bain de sang. Trois milles Balinais meurent dans ces combats-suicides connus sous le nom "puputan" aux palais de Denpasar. Deux ans plus tard, un autre puputan décime le palais de Klungkung. Arrêté par les Hollandais, le roi de Tabanan préféra aussi le suicide plutôt que la reddition.

L'exploitation du paradis

Dans l'espoir d'amoindrir l'émotion suscitée aux Pays-Bas par les puputan, les Hollandais se lancent dans une politique de préserver et exploiter la culture balinaise. Ils ouvrent la compagnie de navigation pour emmener des voyageurs prestigieux, pour la plupart des fameux artistes et intellectuels comme Charlie Chaplin ou Margaret Mead, attirés surtout par des images tape-à-l’œil de « l’île des dieux ». Certains de ces visiteurs vont s’installer sur l’île, surtout à Sanur et Ubud. Ça arrive aux peintres Walter Spies et Rudolf Bonnet qui contribueront à la renaissance des arts et danses balinaises.

Vers l'indépendance

En 1942 les Japonais envahissent les Indes néerlandaises, soumettant les Balinais à un régime brutal et confisquant leurs récoltes. L’occupation japonaise, néanmoins, renforce le mouvement nationaliste. Après la guerre, les Hollandais voudront reprendre possession de leur colonie, ils seront accueillis aux cris « merdeka atau mati » (la liberté ou la mort). Le 17 août 1945, à Jakarta, Soekarno proclame l’indépendance de la nouvelle république d’Indonésie. Les Hollandais tentent de se rallier les princes balinais, mais les jeunesses résistent. En mai 1946, un petit groupe de combattants indépendantistes, dirigé par Ngurah Rai, est encerclé par les Hollandais à Margarana au nord de Mengwi. Ils sont tous massacrés en un dernier puputan. Face à la résistance rependue dans tout l’archipel, l’envahisseur se retire. Fin 1949, l’Indonésie est indépendante, avec Soekarno comme premier président.


L′Ordre Nouveau : prospérité sous contrôle

Libérée du joug colonial, Bali doit affronter ses divisions internes. Les révolutionnaires remettent en cause le système de caste et militent pour une réforme agraire. Ils s′opposent violemment aux conservateurs qui défendent l′ordre aristocratique. Des paysans s′emparent des terres de riches propriétaires, qui ripostent en brûlant leurs huttes et leurs récoltes. Ce conflit d′ampleur nationale, qui se traduit par l′opposition du Parti communiste (PKI) au Parti national indonésien (PNI), explose le 30 septembre 1965. Un coup d′état militaire manqué aboutit à la prise de pouvoir par Soeharto, un jeune général qui évince rapidement Soekarno. Le gouvernement d′ordre nouveau (Orde Baru), nom choisi par ce régime autoritaire, s′engage dans la reconstruction de l′économie indonésienne, alors au bord de la faillite. S′appuyant sur l′investissement étranger, l′aide internationale et les revenues pétroliers, une équipe de jeunes technocrates formés à l′étranger modernisent l′Indonésie. Le pays, menacé par la famine en 1965, atteint en 1985 l′autosuffisance en riz.
Le père du « développement », comme Soeharto lui-même aime à se faire appeler, exerce un contrôle sévère sur son peuple. L′Ordre Nouveau cherche également à unifier le pays, véritable défi dans un archipel de 17 000 îles et plus de 100 millions d′habitants (250 millions aujourd′hui), repartis sur 5000 km d′est en ouest, et parlant des centaines de langues différentes. Au nom de l′unité nationale, le gouvernement, avec l′aide de quelques entreprises alliées au régime, prends le contrôle des ressources naturelles du pays : mines, forêts et plantations. Les cultures régionales et les institutions locales perdent leur pouvoir. La vigueur de leur culture et la force de leurs organisations communautaires ont cependant permis aux Balinais de se préserver en partie de la centralisation.
Bali  irrigation système avec technologie moderne

Tourisme culturel : la particularité balinaise

Si les Balinais gardent le contrôle de leurs institutions traditionnelles, il en va autrement de la manne touristique. Dans les années 1970, une étude menée par des experts français pour la Banque mondiale recommande d’en faire le centre du développement touristique, afin d’attirer les investissements et améliorer l’image du pays. Au-delà des plages bordées des palmiers, c’est la richesse de sa culture qui attire les touristes à Bali.
À l’ instar des Hollandais, le gouvernement indonésien se met alors à exploiter la culture balinaise, souvent sous une forme simplifiée plus facile à vendre, depuis les cérémonies raccourcies jusqu’aux danses chorégraphiées pour les touristes. Le "tourisme culturel" est né. Avec toutes ses ambiguïtés, il est, aujourd’hui encore, au centre du développement balinais. La majorité des investissements est aux mains de non-Balinais, des étrangers ou des hommes d’affaires de Jakarta. Des projets hôteliers pharaoniques furent imposés aux villageois qui sont expropriés. Des voix dissidentes commencent à s’élever contre un modele qui fait de la culture "une marchandise vendue par des étrangers à d’autres étrangers."
Bali annuel art festival

Zaman Edan : le temps des fous

Au milieu des années 1980, l’Ordre Nouveau amorce un virage économique sous la houlette de la Banque mondiale. Après deux décennies de protectionnisme et d’investissements prudents dans l’agriculture, il faut maintenant libéraliser et promouvoir les exportations. Les communications se développent, la monnaie locale est dévaluée, ce qui contribue à attirer les touristes. Les investissements étrangers déferlent sur l’archipel. Le président Soeharto n’arrive plus à contrôler l’appétit de ses enfants et amis. Le pays est secouée par les scandales financiers. En référence à une vieille chronique javanaise, on commence à parler de zaman edan, le temps où règnent les fous. En 1997 la crise financière asiatique sonne le glas de la prospérité basée sur des prêts accordés par des banques étrangères complaisantes pour des projets non rentables, mais qui enrichissent leurs promoteurs. L’effondrement de la monnaie précipite les Indonésiens dans la pauvreté. En 1998, une série d’émeutes ravagent Jakarta. Soeharto abdique en faveur de son dauphin, Habibie, qui organisera bientôt les premières élections démocratiques du pays pas de trente ans.
Manifestations à Jakarta en 1998

Bâtir la démocratie

Le pays s'engage alors dans un mouvement appelé reformasi. Les nouveaux dirigeants commencent à restaurer la liberté de la presse, des syndicats et de la société civile. La reforme réduit l'influence de l'armée, menace permanente pour la démocratie. En 2000, une loi de décentralisation accorde l'essentiel du contrôle des ressources locales aux gouvernements régionaux. Ce revirement politique libère les énergies locales mais déplace la corruption du centre vers les régions. Les inégalités se creusent entre les provinces pauvres, comme celles de l'Est de Bali et les provinces qui disposent de pétrole, de charbon, de forêt, comme celles de Bornéo et Sumatra. La destruction des ressources naturelles reprend de plus belle, elle a juste changé de mains.
À Bali, la fin de l′Ordre Nouveau a permis de stopper les projets immobiliers de la famille Soeharto. Les Balinais ont gagné plus d'autorité sur leur île. Tous les Balinais n'apprécient pas pour autant le zèle des pecalang (milices villageoises) qui font appliquer les traditions hindoues et contrôlent sévèrement les pendatang (émigrée venus d'autres parties de l'Indonésie). Un équilibre reste à rechercher entre autonomie et cohésion nationale, entre tradition et liberté.

La démocratisation a aussi permis l'avènement d'une société civile. Les organisations non-gouvernementales se sont répandues pour défendre la cause des femmes, la protection de l'environnement, le droit des travailleurs ou la place des communautés locales. Pour le meilleur et pour le pire, les institutions locales et la société civile sont devenues le creuset de la démocratie. L'avenir de l'Indonésie est entre leur mains.
Le role de la communaute locale de Bali dans la prise de decision